La bièreGuide 03 / 03

La composition de la bière

Eau, malt, houblon, levure : la liste est juste, mais elle ne dit pas ce que chaque matière apporte. Le décret de 1992 en encadre une partie seulement, et l’étiquette d’une bouteille laisse hors champ l’essentiel de ce qui décide du goût.

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La composition de la bière se résume souvent à quatre mots : eau, malt, houblon, levure. La formule est juste et incomplète. Elle passe sous silence ce que chaque matière apporte, ce que le droit français autorise en plus, et la raison pour laquelle l’étiquette d’une bière ressemble si peu à celle d’un yaourt.

Ce que le droit français appelle une bière

Le décret n° 92-307 du 31 mars 1992 donne la définition applicable en France. La bière y est la boisson obtenue par fermentation alcoolique d’un moût préparé à partir de malt de céréales, de matières premières issues de céréales, de sucres alimentaires et de houblon. Deux seuils chiffrés accompagnent cette définition : le malt de céréales doit représenter au minimum la moitié du poids des matières amylacées ou sucrées mises en œuvre, et l’extrait sec doit compter pour au moins deux pour cent du poids du moût primitif.

Le texte prévoit aussi l’ajout d’herbes aromatiques ou d’épices naturelles, à condition qu’elles ne confèrent pas au produit fini de caractéristique aromatique perceptible, et il impose alors de les faire figurer sur l’étiquetage. Il réserve enfin certaines mentions : « pur malt » suppose un moût préparé uniquement à partir de malt de céréales, et « bière de garde » suppose une période de garde d’au moins vingt et un jours après la fermentation primaire.

Les absences de cette liste valent autant que son contenu. L’eau n’y figure pas comme matière première nommée, alors qu’elle constitue l’essentiel du volume, et la levure pas davantage, alors qu’aucune fermentation n’a lieu sans elle. Le décret décrit un moût et un procédé là où le lecteur attendrait une recette.

Quatre tas séparés : eau, grains de malt, cônes de houblon et levure.
Quatre ingrédients, et tout le reste tient dans la façon de les assembler

L’eau, la matière la plus abondante et la moins lue

L’eau représente la plus grande part du contenu du verre, et sa composition minérale pèse sur le résultat. Une équipe conduite par Julian Karaulli a comparé, dans la revue Processes en 2026, quatre eaux de source albanaises de profils minéraux distincts utilisées pour brasser une même pale ale, et a mesuré des différences sur le déroulement de la fermentation comme sur les caractéristiques physico-chimiques de la bière obtenue.

Le mécanisme tient à quelques ions et à leur effet sur l’acidité. Le calcium contribue à abaisser le pH de la maische, cette bouillie d’eau et de malt concassé où les amidons se transforment, et cette acidité conditionne le travail des enzymes. Les sulfates accentuent la perception sèche et tranchante de l’amertume, quand les chlorures vont dans l’autre sens et donnent une impression plus ronde et plus pleine. Les villes brassicoles historiques doivent une part de leur réputation à ces profils : une eau chargée en sulfates a favorisé les bières amères, une eau très douce a favorisé les bières pâles et souples.

Deux brasseries qui suivent la même recette dans deux villes différentes n’obtiennent donc pas la même bière, et une brasserie qui déménage doit retraiter son eau pour retrouver son produit.

Le malt, qui décide de ce que la levure aura à manger

Le malt est une céréale, le plus souvent de l’orge, qu’on a fait germer puis sécher pour développer des enzymes et fixer une couleur. Sa contribution dépasse largement le sucre : il apporte la couleur, les protéines qui tiennent la mousse et la charpente aromatique, du pain grillé au café selon l’intensité du séchage.

Ce qui se joue à l’empâtage, l’étape où le malt concassé est mis à tremper dans l’eau chaude, décide de la suite. Raimon Parés Viader et ses coauteurs ont suivi, dans la revue Beverages en 2021, l’activité des deux enzymes principales pendant cette étape : l’alpha-amylase, qui coupe les longues chaînes d’amidon à l’intérieur, et la bêta-amylase, qui en détache des unités fermentescibles par les extrémités. Ces deux enzymes ne travaillent pas dans les mêmes conditions de température, et leur équilibre fixe la proportion de sucres que la levure pourra consommer.

De là vient une propriété que l’étiquette ne dit jamais. Deux bières issues du même malt et affichant le même degré peuvent finir l’une sèche, l’autre ronde, selon la part de sucres non fermentescibles laissée par l’empâtage. La fabrication tranche cette question bien avant que la levure entre en jeu.

Les céréales non maltées et les sucres, la cinquième matière

La définition du décret nomme deux catégories que la liste des quatre oublie : les matières premières issues de céréales et les sucres alimentaires. Les premières recouvrent les céréales employées sans maltage, riz, maïs, blé ou avoine, qui apportent de l’amidon sans apporter d’enzymes et allègent le corps de la bière. Les seconds sont ajoutés soit au moût, soit au moment de la mise en bouteille pour provoquer une seconde fermentation.

Comme le malt doit seulement représenter la moitié des matières amylacées ou sucrées, une bière peut légalement tirer l’autre moitié de ces apports. Une bière très pâle et très désaltérante et une bière dense n’exploitent pas la même part de cette marge, et la mention « pur malt » est précisément celle qui y renonce en totalité.

Main tenant une poignée de grains d’orge maltés dorés.

Le houblon entre sous une forme et ressort sous une autre

Ses acides alpha sont peu solubles et peu amers à l’état natif. L’ébullition du moût les transforme en iso-alpha-acides, les molécules effectivement amères et solubles. Mark Malowicki et Thomas Shellhammer ont établi la cinétique de cette isomérisation, ainsi que celle de la dégradation des composés obtenus, dans le Journal of Agricultural and Food Chemistry en 2005.

Cette double cinétique explique deux faits pratiques. L’amertume d’une bière dépend autant de la durée d’ébullition que de la quantité de houblon versée, ce qui rend la seule mention d’un poids de houblon inutilisable pour prédire un goût. Les composés aromatiques volatils du houblon, eux, s’évaporent pendant cette même ébullition, ce qui oblige à les rajouter plus tard, à froid ou en fin de cuisson, pour les retrouver au nez. Les IPA reposent entièrement sur cette séparation entre le moment de l’amertume et celui de l’arôme.

La levure, un ingrédient vivant et sélectionné

La levure transforme les sucres en alcool et en gaz carbonique, et son apport aromatique se situe au même niveau que celui du malt et du houblon. Elle produit des esters fruités, des phénols épicés ou fumés, des alcools supérieurs, et la proportion de ces composés dépend de la souche autant que de la température de fermentation.

Le travail conduit par Brigida Gallone et publié dans Cell en 2016 a montré que les levures de brasserie constituent des lignées domestiquées, issues de quelques ancêtres et sélectionnées pendant des siècles par les brasseurs, avec des caractères propres à cet usage. Une souche de brasserie est donc un organisme façonné plutôt qu’une levure sauvage capturée, ce qui explique pourquoi les brasseries en gardent la propriété et la réemploient de brassin en brassin. Sur une bière belge, sa signature est souvent le premier caractère identifiable au nez.

Gros plan sur une mousse de bière blanche aux bulles serrées.
Une mousse qui tient est un signe de protéines, pas de qualité en soi

Additifs, auxiliaires technologiques et ce que l’étiquette ne montre pas

À côté des quatre matières, une bière industrielle peut rencontrer des substances qui ne sont pas des ingrédients au sens courant. Les auxiliaires technologiques sont employés au cours de la fabrication pour un effet précis, puis retirés ou détruits : agents de clarification qui font tomber les protéines responsables du trouble, adjuvants de filtration, enzymes ajoutées pour compléter celles du malt. Leur trait commun est de n’avoir plus de fonction dans le produit fini.

Le décret de 1992 s’intéresse à ce qui compose le moût et à ce qui doit être déclaré : il impose de mentionner les herbes aromatiques et les épices ajoutées, et il encadre les dénominations. Il ne se prononce pas sur les substances qui n’ont plus de rôle dans la bière mise en bouteille. Une étiquette de bière est plus courte que celle de nombreux produits transformés à cause de cette différence de statut, non par discrétion des brasseurs.

Deux informations restent malgré tout systématiquement lisibles et utiles. La présence de céréales contenant du gluten, orge ou blé, relève des allergènes à déclarer. Le titre alcoométrique volumique donne quant à lui la concentration en alcool, sans rien dire du volume qui sera effectivement servi.

Lire une composition sans lui demander l’impossible

Une déclaration de composition sert à savoir ce qu’un produit contient. Elle ne classe pas les bières et ne prédit pas leur goût, parce que l’essentiel se joue dans des paramètres de procédé qu’aucune étiquette ne porte : la température d’empâtage, la durée d’ébullition, la souche employée, la température de fermentation, la durée de garde.

Pour savoir ce qu’on boit, l’étiquette suffit, et le décret garantit le vocabulaire. Pour savoir ce qu’on va goûter, il faut regarder ailleurs : le style annoncé, la couleur, la mention d’un houblonnage à cru, et à défaut la description que la brasserie donne de son procédé. Les quatre matières délimitent le champ des possibles, le procédé décide du résultat.

Sources

Références institutionnelles, scientifiques et officielles consultées pour cet article.

  1. France. (1992). Décret n° 92-307 du 31 mars 1992 portant application de l'article L. 412-1 du code de la consommation en ce qui concerne les bières. Légifrance.

    legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000000357138

    Officiel · Consulté le 30 août 2026

  2. Karaulli, J., Kyçyk, O., Lamce, F., Ruci, M., Xhaferaj, N., Testa, B., Kopali, A., & Iorizzo, M. (2026). Influence of Albanian spring water mineral composition on fermentation performance and physicochemical characteristics of pale ale beer. Processes, 14(13), 2223.

    doi.org/10.3390/pr14132223

    Recherche · Consulté le 30 août 2026

  3. Parés Viader, R., Yde, M. S. H., Hartvig, J. W., Pagenstecher, M., Carlsen, J. B., Christensen, T. B., & Andersen, M. L. (2021). Optimization of beer brewing by monitoring α-amylase and β-amylase activities during mashing. Beverages, 7(1), 13.

    doi.org/10.3390/beverages7010013

    Recherche · Consulté le 30 août 2026

  4. Malowicki, M. G., & Shellhammer, T. H. (2005). Isomerization and degradation kinetics of hop (Humulus lupulus) acids in a model wort-boiling system. Journal of Agricultural and Food Chemistry, 53(11), 4434-4439.

    doi.org/10.1021/jf0481296

    Recherche · Consulté le 30 août 2026

  5. Gallone, B., Steensels, J., Prahl, T., Soriaga, L., Saels, V., Herrera-Malaver, B., Merlevede, A., Roncoroni, M., Voordeckers, K., Miraglia, L., Teiling, C., Steffy, B., Taylor, M., Schwartz, A., Richardson, T., White, C., Baele, G., Maere, S., & Verstrepen, K. J. (2016). Domestication and divergence of Saccharomyces cerevisiae beer yeasts. Cell, 166(6), 1397-1410.e16.

    doi.org/10.1016/j.cell.2016.08.020

    Recherche · Consulté le 30 août 2026